Il y a eu un an et demi entre ces deux nuits, entre ces deux orgasmes dans les doigts d'un autre.

Alors dans cette nuit il n'y avait pas que cette nuit. Il y avait aussi un orgasme vieux d'un an et demi.

En glissant mon doigt en elle j'ai pensé à sa peau à lui. Il n'y a plus le manque de son corps, il n'y a plus le manque de notre couple, mais d'y repenser à cette nuit-là quand même ça pince dans ma poitrine. Avant cette nuit-là avec lui je n'avais jamais joui aussi fort

j'ai crié

dans cette chambre d'hôtel

et puis tout de suite après on s'est engueulé

j'ai crié

dans cette chambre d'hôtel

et en partant je savais que c'était fini.

Ce week-end à l'hôtel c'était pour voir

voir si je l'aimais encore ;

je ne l'aimais plus.

 

Hier soir il n'y avait pas d'amour non plus

mais il n'y avait pas d'attirance non plus

pas de désir

juste un corps chaud à côté de moi

et cette idée qui flotte entre nous deux : pourquoi pas ?

 

On a pris nos doigts nos mains nos langues

deux langues qui ne se sont pas touchées

un manque d'enthousiasme flagrant

un plaisir rapide

je dis : tu veux que je te fasse quoi ?

 

Elle me regarde et elle me demande mes doigts

seulement mes doigts

et je cache mon soulagement car je n'ai vraiment pas envie de descendre le long de son ventre et plonger dans son corps

après on se couche et on se dit : bon.

Bon, on va en rester là, hein.

 

 

Samedi 20 mai 2017 à 22:15

Ok. Je m’assieds dans la semi-obscurité (le soleil s’est presque couché), je fais chauffer de l’eau pour un thé, et je me suis décidée à faire quelque chose. Je ne peux plus supporter ce qui m’emplit depuis un mois (depuis des années). Les sanglots coincés dans la gorge, hier encore, le noeud dans l’estomac. Il y a le travail pour le noeud mais pas que ; je sens que tout est lié, c’est difficile de déterminer ce qui est dû à quoi, c’est pourquoi là, maintenant, je ne vais pas chercher les causes, les explications, la sob story. Mon thé.
J’ai décidé finalement de faire une tisane pour calmer la frénésie.

Ces dernières semaines, tout ce que je ressens c’est ma médiocrité. La sensation que je ne serais jamais, jamais, assez bien. Que je fais illusion. J’ai dit que je ne chercherais pas les explications aujourd’hui, que j’ai besoin des certitudes (je suis sûre d’un certain nombre de choses et si je veux aller mieux je crois qu’il faut que je puise dans cette réserve. Parce que je m’enferre dans les conjectures et que ça ne m’aide pas à aller mieux) mais peut-être est-ce pour ça que revient cette période ? Parce que la médiocrité, c’était tout ce que j’étais capable de ressentir à 13, 14 ans. Ou bien, plus prosaïquement, ce sont mes recherches sur les agressions sexuelles, le consentement, la première fois, etc. qui remettent sur le tapis des choses que je n’ai jamais vraiment confrontées.

Jusqu’à il y a peu, seul Jules savait, pour cet après-midi ensoleillée où je me suis fait poursuivre dans les escaliers du conservatoire de musique, par deux ou trois de mes « amis ». Ce n’était pas la première fois que je me faisais courser. Ça me faisait rire. Parce que ça me mettait au même niveau que Lauren, la jolie blonde, la populaire (même si je ne comprenais pas pourquoi elle l’était, tant elle me paraissait ennuyeuse, fade, médiocre). Elle aussi on la suivait, elle aussi ça la faisait rire. Je ne sais pas pourquoi elle n’était pas là cette fameuse après-midi. Peut-être même que ce n’était pas elle la jolie blonde qu’on suivait ? Peut-être était-ce sa meilleure amie ? Peu importe, ça ne change rien : on me coursait, moi, et on coursait une autre fille, bien plus appréciée que moi, et ça faisait de moi son égale, et ça, j’aimais. J’étais transparente moi. J’étais l’intello, la ringarde. Mais pas quand on me coursait et que des doigts frôlait mes fesses, essayaient de m’agripper. Et puis c’était un jeu, la preuve, tout le monde se marrait, même moi. Et puis c’était Baptiste, et j’adorais Baptiste. C’était mon ami, depuis plusieurs années. Le cours de musique que nous attendions était au dernier étage (troisième, quatrième ?) et pour y accéder, nous montions un superbe escalier centenaire, en bois, doux, qui craquait. On courait. Ils ont fini par m’attraper. Je ne me rappelle pas si c’était la première fois qu’ils me touchaient, mais cette fois-ci ça a dû me paraître différent. Je me rappelle la sensation de mains sur mon entrejambe, et je crois m’être dit que ça, ça n’était pas ok ; « pas devant ». Et puis ce que je me rappelle ensuite, c’est d’être allongée sur le dos, sur la moquette rose râpeuse et crade, Baptiste et Hugo me tiennent, l’un les jambes, l’autre les bras. Je crois que c’est Hugo qui a attrapé ma culotte, et qui l’a baissée. Je ne sais plus trop. Par la suite j’ai fait tout ce que je pouvais pour être en colère contre Hugo, et pas Baptiste, parce que bon, Hugo c’était déjà un petit con, et Baptiste c’était mon ami. J’ai réussi à me dégager (ce qui m’a fait penser par la suite qu’avant ça, je faisais semblant de me débattre ? J’en sais rien, mais je me débattais en tout cas, que ce soit « pour de faux » ou « pour de vrai »), j’ai rattrapé ma culotte (la bleue, toute fine), j’ai hurlé, je l’ai remontée, je suis partie ? Je ne sais pas si je suis partie. Mais je me souviens être allée en cours quand même, comme si rien n’était, mortifiée.
Je ne me souviens pas de tout, mais certains détails sont restés gravés. Mon geste, quand je rattrapais ma culotte bleue, je me rappelle jusqu’où ils ont réussi à la descendre. Je me rappelle la course dans l’escalier. Je me rappelle que deux autres garçons étaient là. Adrien, un ami aussi, plus ou moins, il était dans ma classe et nous avions été ensemble quelques mois l’année précédente, et un autre, je vois son visage mais son nom m’échappe, il était une année au-dessus, en troisième (c’est comme ça que j’en déduis que j’avais 13 ans, parce que la date je ne la connais pas), et ni l’un ni l’autre n’a rien fait. Ils étaient assis chacun sur un tabouret de piano. Je ne sais pas s’ils regardaient, s’ils jouaient, s’ils faisaient comme si de rien n’était. Mais ils étaient là, dans la même pièce, à trois pas, pas plus.

Je pleure. Parce que je n’en ai jamais parlé, si ce n’est à Jules. Et j’ai essayé à mots couverts de raconter à mon amie Julie, mais c’est 10 ans après. Pendant dix ans je l’ai gardé pour moi. Je ne l’ai pas dit à ma meilleure amie de l’époque, parce que j’avais honte de m’être laissée faire. Je ne l’ai pas dit à ma mère, parce que j’avais honte et qu’elle m’a fait défaut à chaque fois que j’ai réclamé son aide de toute façon. Je ne devrais pas à avoir à souffrir d’un seul après-midi il y a dix ans, alors que les quatre garçons n’y ont sans doute jamais, jamais repensé. Ils ne savent probablement même pas qu’ils ont fait quelque chose de mal. Si je leur en parlais (si je les connaissais encore) je serais humiliée encore une fois. Je suis absolument convaincue qu’ils ne s’en souviennent plus. Et je me suis toujours répété que je l’avais bien cherché. Que c’était rien. Aujourd’hui je me dis que ce n’est pas rien, puisque j’en souffre. Même si objectivement je n’ai rien subi de grave. Je ne veux pas y accorder de l’importance, je veux pouvoir le balayer, dire « on était bête », dire c’était un geste de gamins, mais j’ai mal partout dès que j’y pense.
Et je ne sais pas si c’est relié, mais je ne supporte pas d’être suivie dans les escaliers. Entendre des pas se rapprocher dans mon dos quand je monte des marches, quelles qu’elles soient, m’angoisse. Je l’écris aussi, mais j’ai hésité, parce que je ne sais vraiment pas si les deux sont liés. Cela me paraît beaucoup trop simple. Je pourrais aussi écrire que je faisais régulièrement des rêves où j’étais poursuivie par un homme, que je le sentais se rapprocher, se rapprocher, et que je devais me cacher, terrifiée, jusqu’à ce qu’il me trouve. Mais cela fait longtemps (des années) que je n’en ai pas fait. Donc ça va.
Je me dis aussi que ce que je fais là, dire les choses, ça va les rendre plus petites, moins dramatiques. Mais j’aimerais aussi que quelqu’un me dise : c’était une agression sexuelle, et ce n’était pas anodin. Je suis également terrifiée que quelqu’un me dise de me taire parce que franchement c’est pas grave du tout.

Premier souvenir, premier fait. Manque le deuxième. Je m’y attèle plus tard ; parce que c’est encore plus flou, encore plus incertain, que je l’ai « bien cherché » plus encore, et que là, je n’en peux plus.

Quinze jours plus tard. J'en ai reparlé à Julie, avec les détails cette fois-ci. Elle m'a dit : c'était une agression sexuelle. Tu n'as jamais pensé à porter plainte ? J'ai inspiré, expiré un grand coup, et je l'ai probablement regardée avec des larmes dans les yeux.
Je suis bien entourée. Ça va, maintenant. Je regarde cette gamine de treize ans qui se laisse faire parce qu'elle se sent seule, médiocre et incomprise, et je la compare à celle que je suis aujourd'hui, entourée, appréciée, aimée même (et capable de le croire quand on me le dit), et je me dis que j'ai de la chance. Je ne serai jamais plus cette gamine-là.

Jeudi 2 mars 2017 à 22:46

Il y a (en 1944) l’attente, insoutenable, du parachutiste qui tombe, comme une fleur, à cueillir en plein ciel, avant qu’il ne vous tombe sur le coin de pays qui n’est pas à vous mais que vous surveillez malgré tout.
Vous avez faim, vous êtes encore adolescent, dégingandé, mal nourri, votre mère vous manque et vous essayez de ne pas penser à votre père, qui vous a ouvert la voie, il y a des années, sur le Front de l’Est. Il n’est pas là. Vous êtes seul, et vous vous reconnaissez dans le profil émacié des camarades de bunker.

Il y a (en 1947) le temps en suspens, les vacances en famille, loin des tickets-ration, c’était comme un miracle, une chance inouïe. « Je me tenais à carreaux parce que je savais qu’elle n’était pas obligée de m’embarquer dans ses bagages, la Tante Marguerite, même si elle appréciait les bras en plus. Je portais, je réparais, je déblayais le sable, d’abord au début de l’été, puis tous les matins parce qu’il s’infiltrait sous la porte en bois. » Il me parle aussi de la pêche, ça l’a marqué, la pêche, toujours cette histoire de tickets-ration encore, et puis sans doute l’excuse d’être un peu loin de l’agitation, il y a bien son cousin Marcel à ses côtés, mais Marcel est muet comme une tombe — comme un bunker mort-vivant sur la côte d’Opale. La plage qui grandit et diminue au rythme des heures, la ligne qui ondule avec la mer, les poissons qu’on rajoute un à un dans le panier, le niveau monte doucement, la fierté extrême quand il revient en fin de matinée auprès de la Tante et qu’il lui dit : voilà.
Elle, elle ne lui ébouriffe pas les cheveux. Elle ne sourit pas. Sur les photographies elle a une ligne fine à la place des lèvres, ce n’est pas non plus une femme qui embrasse. Mais chaque été suivant elle le fait grimper dans la vieille guimbarde familiale.

Il y en a (en 2017) moi. Dans cette histoire, suis-je un garçon ou une fille ? Dans cette histoire, j’ai dix-sept, dix-huit ans : comme le soldat, comme le futur grand-père qui racontera les histoires de la Tante Marguerite. C’est celle-là, la partie plus difficile, parce que je ne sais pas encore quelle est la place de ce personnage dans l’histoire que j’ai envie de raconter. Cette adolescente n’a pas connu les privations, la peur, le froid extrême qui engourdit, elle n’a pas connu ce petit miracle de partir en vacances, d’être le seul du village à partir en vacances. Elle a connu d’autres choses. La crainte du secret qu’on découvre ; les insultes à la sortie des vestiaires du gymnase. Mais là, sur la plage, avec sa mère, rien ne semble grave. Pour trois semaines, le temps ne se compte plus, entourées d’inconnus toutes deux regardent passer les maillots de bains, les bedaines et les chaises pliantes. De quoi parlent-elles, ces deux femmes qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau ?

Jeudi 2 mars 2017 à 22:19

Dans le TGV, je file à reculons vers Paris. Je sens mon corps-projectile, 304 km/h. Ma mère m'attend, mon père m'attend, "avec impatience". J'ai le ventr à la gorge j'ai envie de rentrer parce que merde j'ai mérité mon lit d'enfant, les pantoufles sous  la table et la tisane dans la télé. J'ai envie de rentrer. J'ai aussi envie : de dire maman, papa, au fait. Ou : mon ex-copine. Ou encore : si je rencontre une femme. Histoire d'en finir, de ne plus en parler. C'est pas la fin du monde, pourtant j'ai peur. Je vais me dégonfler. Je vais me dégonfler, hein ? Je resterai menteuse. "Quand tu seras prête". Je me sens prête : à arrêter de mentir à mes parents. Je ne me sens pas prête : à voir sur leur visage le mien changer.

Mercredi 21 décembre 2016 à 19:04

Soudain j'ai éclaté en sanglots et j'ai compris pourquoi ça n'allait pas.

Samedi 3 décembre 2016 à 17:03

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