Dans le TGV, je file à reculons vers Paris. Je sens mon corps-projectile, 304 km/h. Ma mère m'attend, mon père m'attend, "avec impatience". J'ai le ventr à la gorge j'ai envie de rentrer parce que merde j'ai mérité mon lit d'enfant, les pantoufles sous  la table et la tisane dans la télé. J'ai envie de rentrer. J'ai aussi envie : de dire maman, papa, au fait. Ou : mon ex-copine. Ou encore : si je rencontre une femme. Histoire d'en finir, de ne plus en parler. C'est pas la fin du monde, pourtant j'ai peur. Je vais me dégonfler. Je vais me dégonfler, hein ? Je resterai menteuse. "Quand tu seras prête". Je me sens prête : à arrêter de mentir à mes parents. Je ne me sens pas prête : à voir sur leur visage le mien changer.

Mercredi 21 décembre 2016 à 19:04

Soudain j'ai éclaté en sanglots et j'ai compris pourquoi ça n'allait pas.

Samedi 3 décembre 2016 à 17:03

Quand je suis un peu perdue, je me concentre sur mon environnement et je liste. Après ça vient. 

Le linge en train de sécher sur le tancarville à ma droite dégage une odeur de lessive que je ne sens pas. Je ne suis pas sortie de mon appartement depuis hier soir alors je ne sens rien ; mais je l'imagine, elle m'enveloppe, et cela m'apporte un réconfort étonnant. Hier dans l'ascenseur j'ai brièvement inhalé une odeur familière et j'ai pensé "Jules". Bien sûr ce n'était pas lui, il est quelque part en France et ça ne me regarde plus. Ça m'est égal, "Jules", mais la solitude commence à me peser. Je tape "communauté LGBT dans ma ville" et je ne trouve rien. De toute façon c'est pas mon genre les bars, surtout seule. 

Je suis assise sur le banc dans ma cuisine, avec vue sur le ciel via le velux. Le bois dur sous mes fesses, la nappe cirée, les chaises bien alignées, les grondements de voitures et de motos assourdissants. Et la musique du voisin. 

La douche goutte un peu derrière moi. J'ai pris ma douche tard ; je me suis levée tard ; je n'ai pas envie encore de plonger dans le travail. Je me réchaufferai un reste de curry de courgette et on verra après.

Je suis seule. Ça ne me dérange pas plus que cela. Hier soir, j'ai invité deux copines, on a mangé des pistaches et une tarte aux quetsches, le tout accompagné de mauvais vin, on a discuté, elles sont parties. Ce matin ça me pèse d'être seule. D'habitude ça ne me dérange pas plus que cela.

Je liste et ça ne vient pas. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire ?

Samedi 3 décembre 2016 à 13:42

Chaque année trois jours à la plage avec ma mère.
Le vent froid, le soleil qui crame,
ses cheveux sont de plus en plus gris.
Les coquillages blessent nos plantes de pieds,
et craquent,
et sifflent les oyats dans les dunes.
La mer grise est loin (on dirait que c’est toujours marée basse)
on rigole
je fais tourner la pellicule.
On parle des blockhaus
de papi et mamie
de papa qui n’est pas là
et tant mieux (même si on l’aime)
 
J’y repenserai cet hiver
aux trois jours à Sainte-Cécile avec ma mère.

Dimanche 27 novembre 2016 à 18:38

J'ai pas beaucoup dormi. J'ai parcouru mon blog, tranquilou, dans le noir. Ce matin, un mal de tête lancinant marque la pulsation et je suis dans un drôle d'état. J'ai redécouvert la succession des noms des corps que j'ai touchés, des personnes que j'ai un peu aimées, ou presque, ou terriblement : Céline, Damien, Martin, Cecil (qui est devenu Léo depuis), Jules. 

Céline : je ne lui adresse plus la parole. J'ai décidé que tant qu'elle ne m'accorderait pas de son temps, je ne lui donnerai pas du mien. Et avec les années, ça devient de plus en plus facile de s'en moquer. 

Damien : rien n'a changé. Je l'aime toujours, il est loin à l'autre bout du monde, on ne se croise plus que par internet, de temps en temps, aux anniversaires et quand je vois une photo de lui. Il est devenu beau à en crever. Je souris toujours un peu quand je pense à lui.

Martin : nous sommes amis, pour de vrai. Pendant quelques mois, nous nous sommes envoyés des lettres une fois tous les deux jours. Après nous nous étions tellement rapprochés que c'était plus la peine. On s'appelle de temps en temps. Il est loin lui aussi. Dans un petit village accroché sur une falaise. Hier, il m'a écrit : "tu m'es devenue précieuse". Si je prononce les mots en chuchotant je les sens presque me réchauffer les doigts de pieds. Je l'aime toujours, lui aussi, et même plus que quand nous nous disions Je t'aime dans mon lit.

Cecil, qui est devenu Léo depuis : il est tout cassé et je suis désemparé face à cela. Mais de temps en temps j'essaie d'être là et de lui envoyer un ou deux sourire. On ne parle plus de sexe c'est devenu bizarre. Tant mieux. 

Jules.
Jules j'en parlerai plus tard.

Aujourd'hui il n'y a plus de Prénom dans ma vie. Il y a plein d'amis, il y a plein de boulot, de trucs de machins, mais pas de peau sous mes mains ni de souffle dans ma bouche.

Vendredi 25 novembre 2016 à 10:31

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