La porte claquée d’un coup de coude, je laisse mes sacs tomber dans l’entrée. D’un seul coup d’oeil je balaie le vestibule, les deux trous obscurs des chambres entrouvertes au fond, et le salon-salle-à-manger ; je ne suis pas venue ici depuis cinq ans et pourtant rien a changé. Pas un seul bibelot, pas un seul vase, pas un seul fauteuil ne semble avoir bougé d'un millimètre.
Du parquet, des meubles en bois, des fauteuils bleus, un agencement sobre et net.
J'enlève mes sandales, j'ouvre les persiennes. Elles sont mécaniques, lourdes, et grincent. Grouic, grouic, grouic, gémissent-elles. Mon enfance ressurgit au rythme des grouic, grouic. Le rituel de mon grand-père, chaque matin. Il faisait le tour de l'appartement et ouvrait chaque persienne, à la minute-même où j'avais mis le pieds hors de la chambre.
Pour ne pas me réveiller, il ne le faisait pas avant. Grouic, grouic – le signal du petit déjeuner.

L'après-midi est clair. Tous mes souvenirs de cet appartement sont nimbés d'une lumière légèrement froissée, une lumière d'après-midi frais et de nuages blancs. Des carrés de soleil se dessinent sur le sol.

Je ne sais pas bien par quoi commencer. J'esquisse trois pas vers la bibliothèque, sur la pointe des pieds – je suis encore une étrangère dans cet appartement. Le cocon des étés de mon adolescence s'est transformé en bête à ré-apprivoiser. Il a la mémoire courte et ne souvient plus de ma plante des pieds. Mais ma plante des pieds n'a rien oublié. J'amadoue le parquet, le caressant des orteils. Comme des années auparavant, j'apprécie la texture du bois. Trois autres pas vers le bureau.
Je reviens à la bibliothèque. Si cet appartement était un animal – une bête gentille et moelleuse, qui inspire, expire doucement, qui ne fait pas un mouvement brusque et dont les muscles ondulent sous le pelage – si cet appartement avait un coeur, celui-ci serait ce grand meuble de bois clair, ouvert à tous vents, accueillant et grouillant de vie.
Je lis quelques titres, la plupart sonnent familiers, d'autre ne me disent rien : peut-être ma grand-mère les a-t-elle achetés après la mort de mon grand-père.
Je trouve le livre que je cherchais : Andromaque. Je l'ouvre au hasard, pioche quelques mots mais pas plus, et enfouis mon nez dans l'odeur tiède et épaisse des pages jaunies.
Ca y est, je suis chez moi. Je retrouve le calme de ces trêves, chaque été quand j'étais adolescente je m'éloignais de mes parents et je plongeais dans cette bulle hors du temps que m'offrait mon grand-père, quand ma grand-mère était loin, en voyage avec ses amies, quand on se retrouvait tous les deux dans cet appartement. En dehors de ces quelques pièces, tout  s'effaçait.

Mes grand-parents formaient un drôle de couple. Ils s'aimaient, j'en suis sûre. J'avais surpris des gestes, des mots, des regards de part et d'autre. Ma grand-mère laissait souvent mon grand-père seul des semaines, quand elle était à tel endroit ou tel autre, voyant tel membre de sa famille, ou vieil ami. Mon grand-père en profitait pour se taire pendant des jours, cessant de s'agiter. Je suis persuadée que même son rythme cardiaque ralentissait alors. Si j'étais en vacances il m'invitait à venir. Nous parlions peu, nous lisions beaucoup, et nous promenions dans la ville, cette ville du nord que j'aime tant. Briques rouges, barrières bleues, et un canal miroitant.

Puis mon grand-père est mort et j'ai cessé de venir.

Le téléphone sonne.
Je vais décrocher, après une hésitation : mais c'est probablement pour moi.

« Chérie ?
— Bonjour Mamie.
— Tu es bien arrivée ?
— Comme tu peux l'entendre. »
Je l’entends sourire.
« Bon, je voulais juste vérifier que tout allait bien.
— Tout va bien.
— Alors je vais te laisser profiter du silence ! Je t'embrasse. »
Clic. Elle raccroche. Elle qui est si bavarde en personne (toutes ses histoires !) le téléphone la rend toujours laconique.

Près du téléphone, un instant s’étire et devient immense, prend naissance dans mon ventre et grandit, grandit. Je le regarde grandir. Debout près du petit meuble, les mains posées sur le bois doux. A quoi m’atteler ?

Je me sens très neuve et très ancienne, dans ce lieu tout nouveau et vieux comme – comme tout ce qui existe et que je connais. Je n’ai plus de repères et ce n’est pas désagréable. J’ai envie de soleil et de silence ou au moins de mots qui ne sont pas les miens, pour une fois. (Trop de mots, tout le temps, dans ma tête et autour de ma tête, et se faire taire : jamais. Parfois même au-dessus du narrateur même dans un bon roman il y a ma voix à moi qui continue à réfléchir à envisager l’avenir et mes possibilités. C’est intenable.)
Je vais m'installer sur le canapé, Andromaque à la main, je l'avais oublié mais je le tenais encore, je l’ouvre et je me laisse happer par ce bon vieux Racine.

Je lis d'une traite et c'est le dernier vers, Oreste enragé ; tout me revient. Ce que j'ai laissé à Paris, et puis la haine en moi, la violence, l'envie de saccager qui fait trembler mes doigts. Je me rends compte que je n'ai pas laissé tout cela sur le seuil de la porte, comme je l'espérais. Cela marchait, avant pourtant, pour les chagrins et les disputes.
Je récupère mes sacs, toujours recroquevillés dans l'entrée, et je vais dans la chambre du fond. Couvre-lit blanc, rideaux oranges, vieux bureau, vieille penderie. Le vieux minitel. Le grand miroir, et ma bonne vieille gueule dedans.
Je me jette sur le lit, mou, dur comme il faut. Un léger rebond. Je suis allongée sur le couvre-lit, les yeux au plafond. Je commence à faire une liste, dans ma tête, bagages, courses, cuisine, vaisselle, puis je me reprends. Pas de liste ! Le temps comme il viendra. Je m'endors. C'est mieux. 

Le passage de la veille au sommeil et du sommeil au réveil se fait sans à coups, comme une glissade, avec bien peu de différences entre la veille et le sommeil. Le sommeil ici est comme la veille, tout est repos. L'air frais n'est pas vivifiant, la marche n'est pas fatigante. Tout est égal, doux, sans effort.

Rien ne s'est passé encore. Je voudrais presque m'arrêter là : je dors et j'oublie. Car sitôt que j'aurais raconté, mon été ne m'appartiendra plus, et je voudrais qu’il m’appartienne toujours, qu’il change en moi et pour moi, qu’il garde tout son pouvoir, embelli par la patine du souvenir, non pas affaibli mais de plus en plus magique. Quand je choisirai une direction plutôt qu’une autre, un dialogue plutôt qu’un autre (et quand il y aura des trous de mémoires j’inventerai), ce ne sera plus une réalité dense et impalpable au fond de ma tête, ce sera une série de mots qui mentent. Fixer mon été me paraît une tâche impossible, le réduire à une série de faits, bien réducteur. Devant chaque phrase je m'arrête, je cherche le terme exact, la tournure qui exprime ce qu'il faut. Pourtant les mots retranscrivent si mal ce qui devrait être retranscrit. Ils sont arbitraires et la réalité qu’ils recouvrent est à la fois ridicule, minuscule, restreinte, et bien trop gigantesque. Parfois il me paraît tellement vertigineux d’utiliser tous ces mots façonnés par le temps et utilisés par toutes ces bouches et caressés par tous ces doigts, parfois tellement dérisoire, non mais quel charabia.
Mais bien sûr je ne m’arrête pas sur mon visage endormi, j’ai envie de raconter cette histoire moi.

Je me lève. Probablement quelque chose m'a réveillée, un frôlement un tapotement un nuage qui bouge, mais je ne l'ai pas saisi, puisqu'ici sommeil et veille c'est pareil – j'insiste. Après la chambre, le grand couloir. Tout droit, la cuisine. Le salon est ocre et bleu, la chambre blanche et jaune, la cuisine, elle, est beige. La neutralité. Des meubles simples, pour laisser toutes la place aux odeurs. La viande qui mijote. Même aujourd'hui, alors que la cuisine n'a rien fait mijoter depuis des années, l'odeur de viande qui mijote flotte encore. Je ne ferai pas mijoter ce soir, j'ouvre les placards, rien d'autre que du riz, des pâtes, du sucre en poudre ; et le chocolat en poudre. Le prix sur le côté est en franc. Je le remets dans l'armoire : c'est un vieux copain.
Des pâtes, donc. J'attends dix minutes, debout près des plaques, à regarder la nuit tomber derrière et devant l’arbre. Le grand arbre devant la fenêtre se laisse observer pendant des heures. Ici, je regarde les arbres comme on regarde un film à suspense. Je saisis un violon imaginaire et je joue des accords stridents, annonciateurs de meurtres et de terreur. Mais non, l'arbre poursuit sans s'occuper de moi. Il agite ses feuilles argentées avec indifférence. Rien d'autre à tuer que du temps. À scruter cette merveille d'arbre j'essaie de retrouver ce bien-être presque monacal de mon souvenir, mais seule à seule avec moi-même, tout mon corps se noue et rien ne vient.
Je pose mon violon, égoutte les pâtes.

Et, soudain, doucement, des notes de musique dans la pièce avec moi. Mon violon imaginaire est toujours dans son étui, ce n'est pas moi. Non, c'est un piano. Des notes claires et belles. Je ne reconnais pas la mélodie, mais immobile j'écoute de tout mon corps – les oreilles, ce n'est pas suffisant.
Et puis cela s'arrête. Je m'interroge. D'où cela vient-il ? Ce n'est pas un enregistrement, je le sens, il y a un piano quelque part, au-dessus, en-dessous, je tends l'oreille, non, je tends la peau, mais plus rien le silence.
C'est dommage.
Mes pâtes vont refroidir.
Je repense à ces quelques notes, distraitement. J'imagine une personne, rien qu'une silhouette, laisser promener ses doigts sur le piano, presque par hasard, alors qu'elle traversait la pièce. Elle passe, effleure le noir et le blanc, puis joue le motif qui lui trotte dans la tête, toujours debout, et s'en va. J’imagine — image qui s'impose sans que je m'y efforce. Une image tremblotante, mais là, bien là. Pas de mots sur cette idée. Pas de déduction, pas de question, juste cette évocation.

L’après-midi a des accents de matinées. Le temps immobile me fait penser à mes dessins restés à la maison. Dans mon sac que je n’ai pas encore défait, quelque part : ma trousse et mes fusains, tout contre mon carnet vierge qui attend mes mains. Mes mains n’ont pas envie. Je ne dessine plus et c’est terrible. Je dessinais dans la chambre de Paul et il regardait par dessus mon épaule et parfois c’était avec mépris, parfois avec indifférence. Parfois avec satisfaction tout de même. Je n’aime plus Paul et j’aime encore Paul et je le déteste. Je déteste les dessins restés à la maison, et mes mains n’ont pas envie, ni du carnet, ni de la poussière noire du fusain, ni du sexe de Paul ni du mien.




Jeudi 10 juillet 2014 à 14:45

Par maud96 le Jeudi 10 juillet 2014 à 22:25
A la recherche du temps perdu... Difficile d'être "neuve" dans un lieu qui est imprégné de nos propres souvenirs... Les souvenirs ne se chassent pas à coups de balais..
J'ai pris plaisir à lire...
 

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